Une saison en enfer

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Une saison en enfer

d'Arthur Rimbaud
par Michaël Hallouin et Marie Lamachère

Presse

« Nous avons travaillé par sessions sur des textes d’Arthur Rimbaud. Chaque session, nous nous proposons des principes de travail et nous explorons un thème, ou une des parties d’Une Saison en enfer : Mauvais sang, Nuit de l’enfer, Vierge folle, Délires… nous entrons dans l’univers de chacun des poèmes des Illuminations. Peu à peu nous constituons un répertoire de personnages, un bestiaire, un inventaire de visions, de métamorphoses, que nous utilisons telles les notes d’un thème ou d’une ligne d’improvisation.

Ecartant la révélation d’un sens du texte à dévoiler pour nous comme pour le spectateur, nous éloignant des imageries liées à la figure du poète adolescent et exalté, nous prenons des phrases telles que"il faut être absolument moderne. Point de cantiques : tenir le pas gagné (…) posséder la vérité dans une âme et un corps" pour des exhortations pratiques. Nous cherchons à inventer une dramaturgie de l’acteur et de la scène qui s’inspire de la poétique rimbaldienne, « accrochant de la pensée et tirant ». Nous faisons une traversée sur le mode de l’exploration. Ce travail est comme l’exercice de l’art théâtral : cet exercice contient en lui-même la possibilité de la représentation. Nous proposons donc une ouverture publique sur le mode de la performance-improvisation. Cette performance oscillera entre des improvisations à partir du répertoire constitué, et la construction d’un canevas précis, d’une structure cohérente et rythmée, comme un poème. »

Michaël Hallouin et Marie Lamachère

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NOTES DE TRAVAIL - CORRESPONDANCE

Chère Marie,

J’explore l’oeuvre dans la durée, mois après mois. Sept rendez-vous de travail sur un an et demi. La saison rythme la vie comme elle rythme le travail. C’est une matrice de questions et de pratiques qui verse son expérience dans toutes les autres.
Ici je suis remis en question, plongé dans la construction d’une saison et son miroir déformé les illuminations. Une oeuvre à la pensée picturale et théâtrale (Une saison en enfer) devient chant (Illuminations). Même mouvement que chez Dante, de l’enfer saturé d’images au paradis, chant de Béatrice. Je voudrais échapper à ma représentation de l’acteur, oublier l’acteur que je crois être, trouver ce chant peut-être au risque de perdre le sens. Une saison en enfer est le lieu imaginaire devenu réel d’une poétique de l’acteur qui ne peut rien inscrire de son art. La poétique d’un art en mouvement qui ne s’inscrit pas, qui ne fait pas oeuvre. Son champ d’exploration devient alors le temps. Un temps dans lequel immédiateté et durée seraient réunis. Le temps pour seul miroir.
La saison en enfer se travaille avec Rimbaud et ce n’est pas une posture mais le désir de ne pas placer l’oeuvre au-dessus, oeuvre à faire revivre par l’incarnation de l’acteur. Non L’oeuvre est à la fois essentielle et prétexte. La question de l’écriture et de l’écrivain doit se déplacer pour nous vers la question du théâtre et de l’acteur, pour ne pas ramener l’acteur exclusivement au geste de l’écrivain et à la représentation de Rimbaud.  Alors nous subvertissons l’oeuvre : « Plus de mot ». Et Certaines Illuminations tendues comme des miroirs aux images et aux cris d’une Saison. « Etre en enfer » c’est composer une danse du néant; marcher avec sa mort dans les enfers, faire l’amour avec un ange (la mort) et abandonner toute velléité créatrice ...

Travailler sur une saison c’est inventer une altérité sur deux plans. Celle d’un homme qui descend aux enfers avec sa mort. Celle de deux acteurs qui découvrent en l’autre comme en eux-mêmes la possibilité de se saisir d’un art qui n’est que mémoire et vent, corps et chant.

Ayons le courage de ne jamais céder sur ce que nous ramenons de « Là-bas » et tant pis si c’est de l’informe ou tant mieux. Je crois encore naïvement à une forme de vérité dans l’art.

Bien à toi

Michaël Hallouin


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Cher Michaël,

Jusqu’à aujourd’hui, le texte de Rimbaud donnait le cadre, fragment après fragment. Le texte donnait la mesure d’un frottement entre la nécessité d’une FORME et l’autre nécessité l’INFORME celle d’un temps de recherche. Et nous trouvions Unité dans cet éparpillement qui était le reflet du voyage entrepris. Le texte battait la mesure d’un désir : sept sessions, parties par parties, jusqu’à « L’Éclair » et ce constat : « Le travail humain ! c’est l’explosion qui éclaire mon abîme de temps en temps ». De temps en temps, sessions après sessions, saisons après saisons - été automne printemps, puis à nouveau l’été - et cette suspension… si le travail s’arrête ? que devinons-nous dans l’ombre et dans l’abîme ? Aujourd’hui, c’est mois d’hiver, nous avons lu les Illuminations et des textes de Maria Zambrano. Devant nous cette énigme : quel est l’Enfer dont il est question ? Effectivement, pour Maria Zambrano, « l’enfer est une danse dans le non-être, dans le néant qui n’en finit pas d’effacer ce qui vit, ce qui est, ce qu’il y a ; le néant impuissant. Si le néant existait comme l’Être, l’enfer serait la douceur suprême de l’achèvement. »[1]

Je me souviens que parfois, avant de jouer, je prie pour disparaître, je souhaite aussi dans cet instant ne rien devenir. Ni personnage, ni rien. Disparaître. Le goût de la peur : ne pas savoir en quoi consiste cette disparition. Et, tout le temps des répétitions ; faire semblant que cette disparition consiste en être un autre — sorcière, mage, Vierge Folle, démon, araignée, truie, danseuse de cabaret, catéchumène, squelette, maître en fantasmagories… Aujourd’hui, j’entrevoie une limite : ce ne sont que des masques. Larvatus prodeo, (j’avance masqué) ; ce seuil raisonnable et cartésien est trop commode, cette farce est confortable.

C’est comme toi qui m’accompagne. Tu pars en explorateur, et de ton voyage, ramène des souvenirs : des papillons épinglés. Mais épinglés ; ils sont morts ! « et ça ne vit plus », dis-tu. Nous voici, tous deux, revenus au point de départ : oublier ce qui a été fait, recommencer… Ce commencement résonne comme une invitation à la danse ou bien comme une exhortation au combat. Alors : « Plus de mots. J’ensevelis les morts dans mon ventre. »  Mais à quelle fin ? Si nous n’avons pas pour objectif de « mettre en scène Une saison en enfer » comme on « monte » un texte ! Pourquoi nous battre tous deux ? Pourquoi danser ? Pour rien ? Je ne sais aucun pas virtuose de danse, je ne sais pas tenir un couteau, un fusil, encore moins jouer des poings ! Au moins les arguments du texte et de la technique avaient cet avantage, pour nous acteurs ; que nous pouvions continuer de justifier notre travail ! Nous travaillons sur des poèmes de Rimbaud, nous travaillons à partir de techniques d’improvisations issues de la danse, oui et il y a du théâtre, sans doute, oui, un spectacle de théâtre peut-être, bien sûr , certainement, éventuellement au bout… Nous pouvions justifier aux yeux d’autrui notre travail autrement que comme une manière de cultiver notre ignorance…

Sans doute avions nous besoin de cette double projection de nous-mêmes : au travail dans un temps double. Et l’usine de nos désir se tenait en ordre de production dans cet agencement de temps ; celui d’une forme à venir indéfiniment.
« Ne sachant rien de ce qu’il faut savoir, résolu à ne faire rien de ce qu’il faut faire, je suis condamné, dès toujours, pour jamais. Vive aujourd’hui, vive demain ! » Le «voyant » qui nous guide avait quant à lui résolu très vite la question des justifications de « l’art ». Il en connaissait aussi le prix.
Aujourd’hui, saurons-nous encore nous échapper dans la durée diluée de l’accomplissement reporté d’une forme. Nous, acteurs, pris dans le rapport étrange entre les outils, les armes, le temps ! (c’est-à-dire nous mêmes) et nous-même manipulant les trois termes. Sans but, sans fin, sans terme. Errant entre le Songe où se dissout le songeur, et le Rêve où sont encore en s’absentant, les rêveurs. « De la pensée accrochant de la pensée et tirant ». Par ces rêveries, c’est à dire vagabonds par définition, cherchant cet état de vacuité où il nous sera  « loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps ».

Marie Lamachère

Montpellier, Le 8 janvier 2007.

[1] Maria Zambrano, L’homme et le divin, José Corti, 2006. P 308.

 

Distribution

Avec Marie Lamachère et Michaël Hallouin, rejoints par Laurélie Riffault

Guitare électrique : Laurent Camarasa

Régie : Gilbert Guillaumond ou Jérôme Perez Lopez

Production

Production : Interstices – Théâtre de la Valse

Interstices : compagnie aidée par la DRAC Languedoc Roussillon, Région Languedoc-Roussillon, Ville de Montpellier, Agglomération de Montpellier, Théâtre la Vignette-Université Paul Valéry / Théâtre de la Valse : compagnie aidée par la DRAC Centre, Région Centre, Compagnie conventionnée par la Ville d’Orléans.

Remerciements : Images du Pôle, RamDam, CDN d’Orléans, Théâtre de L’Université Paul Valéry.